Usines Béghin (page 1/10)

En avant-propos, je tiens à remercier Mme Bachelet et M. De Valicourt pour leur disponibilité et leur partage de ce qu'a été la vie de l'usine. C'est grâce à eux que les photos de l'intérieur de la cartonnerie ont pu être légendées. Les éléments d'explication historique sont tirés de l'ouvrage Les cinq vies de Corbehem, de Marc De Ferrière Le Vayer.

 

Février 2010, direction Corbehem, vers une usine que je connais depuis le milieu des années 90, de l'extérieur. Cette fois, l'autre côté est enfin accessible. Comme à chaque fois, en arrivant par la D950, 4 cheminées se découpent du paysage campagnard. De grands panaches de vapeur coiffent les bâtiments. Quel endroit impressionnant : d'innombrables convoyeurs à bandes, des stocks de bois, des bâtiments semblant construit les uns sur les autres sur un site grand comme un village, voir même deux villages.

Où sommes nous donc arrivés ? A l'heure actuelle, il s'agit d'une papeterie qui exploite la machine 5 : une des plus performantes au monde dans sa catégorie : le papier couché léger (ou LWC, pour Light Weight Coated - voir aussi le reportage de 2005 ici). Construite en 1990, la machine 5 débite 1500m de papier à la minute, sur 8,6m de largeur... une petite merveille technologique. Mais n'allons pas trop vite justement. Si l'on interrogeait les habitants, en leur demandant quel est le nom de cette usine, il y a fort à parier que le premier nom qui leur viendrait à l'esprit est celui de Beghin. Beghin ? Un nom que vous avez sans doute déjà aperçu sur des boites de sucre, et pour cause ; l'entreprise Beghin, qui fusionnera plus tard avec Say était un des plus grands groupes sucrier d'Europe. Nous commençons à parler de papier, et nous voilà projetés dans l'univers du saccharose. Illogique ? C'est que Beghin n'a pas fait que du sucre, et qu'a Corbehem il a fondé un immense complexe industriel qui, au plus fort de son activité, a rassemblé sur le même lieu quatre métiers : distillerie, sucrerie, cartonnerie et papeterie. [Photos prises en 2010]

La mairie de Corbehem et, sur la droite, les anciens bâtiments de la cartonnerie

 

Les industries de la commune représentées sur la façade de la mairie.

 

Vue aérienne de l'usine dans les années 80 (la machine à papier 5 n'était pas encore construite). La mairie est visible, juste au dessus de la lettre "n" du logo Béghin-Say. (© Béghin-Say)

 

Fermée en 1983, la distillerie ne figure déjà plus sur ce plan. Elle était située au niveau des bâtiments du SIE, en rouge (© Béghin-Say)

 

Tout commence au 19e siècle, comme souvent ; et tout commence autour d'un cours d'eau, comme souvent. La Scarpe, rivière canalisée, offre une voie de communication extrêmement efficace. Ajoutez la proximité d'une importante voie de chemin de fer, et le bassin minier à deux pas, et tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce petit coin de Terre un grand pôle industriel.

La distillerie Lefebvre s'installe en 1838, à l'emplacement qu'occupera presque un siècle plus tard la sucrerie Béghin. Première grosse usine corbehemoise, elle sera suivie par de nombreuses autres : raffinerie de sucre, chaudronnerie, potasserie, malterie... Nous sommes alors en pleine expansion industrielle, les choses semblent aller vite... jusqu'à la première guerre mondiale, premier grand coup de pied dans la fourmilière.

C'est à l'issu du conflit, en 1919, que les frères Beghin font leur apparition. Joseph et Henri, qui exploitent la sucrerie de Thumeries, veulent agrandir leur entreprise et rachètent de multiples usines détruites. Mais à Corbehem, les Beghin n'achètent pas que les industries, ils font aussi l'acquisition de nombreux terrains agricoles, d'habitations, de la maison de Ifs, grande propriété de maître... Les deux hommes voient grand, et semblent avoir des projets pour ce morceau du val de Scarpe.

_

La sucrerie en 2010

 

Avant de s'étendre, Joseph et Henri Béghin se lancent dans ce qu'ils savent faire de mieux : le sucre. L'unité de Corbehem est construite à l'emplacement de la distillerie Lefebvre et démarre au début des années 1920. C'est une des plus importantes du groupe à l'époque. Parallèlement, une nouvelle distillerie de mélasse est installée.

Le réel virage est pris en 1926, lorsque la cartonnerie voit le jour. La légende de la famille Béghin raconte que les deux frères se seraient fâchés avec un de leurs fournisseurs de carton d'emballage, et auraient alors décidé de s'occuper de cette production eux-même... Pour l'instant vue comme annexe de la sucrerie, le carton marque néanmoins le début d'une activité qui va aller grandissante. Quasiment dans la foulée démarre la première machine à papier, en 1928. C'est le début d'une activité papetière qui dominera un jour l'ensemble de l'usine, et qui continue encore de nos jours.

_

La cartonnerie en 2010

 

La deuxième machine à papier démarre en 1929. Ces deux machines fabriquent alors du papier pour les journaux quotidiens. Le marché français dépend à l'époque principalement de l'importation ; c'est pratiquement une industrie nouvelle qu'il est possible de créer. Du côté de la cartonnerie, une deuxième machine est installée en 1932 et, la même année, la machine à papier n°3 est lancée. Récapitulons : au début des années 30, le site comporte une sucrerie, une distillerie, deux machines à carton et 3 machines à papier. En une vingtaine d'années, le site de Corbehem regroupe déjà les 4 activités qu'il connaîtra pendant un demi siècle.

_

A gauche, l'ancien emplacement des machines à papier 1 et 2. A droite, les bâtiments des MP 3 et 4, sur l'extrémité droite, un morceau du bâtiment de la MP 5, encore en fonctionnement.

 

Après la Seconde Guerre Mondiale, c'est Ferdinand Béghin, fils de Henri, qui prend les rennes de l'entreprise. Si c'est bien Henri et Joseph qui ont construit le site de Corbehem, Ferdinand est le grand nom qui reste associé au développement de l'usine, toujours soucieux que son outil industriel soit à la pointe du progrès, précédant souvent les évolutions du marché. Corbehem, et particulièrement la papeterie, était réputé pour être son usine préférée : "il y avait plusieurs raisons à cela. Proche de son domicile de Thumeries, comme proche de Paris par le train, c'est la seule usine du groupe qui fonctionne toute l'année sur une grande échelle. En outre, le domaine du papier carton donne à Ferdinand Béghin l'occasion de s'appuyer sur son amour de la technique pour installer des machines de plus en plus performantes. Ainsi, lorsqu'il était dans le Nord, Ferdinand Beghin passait presque tous les après-midi à Corbehem. [...] C'est là qu'il entretint sa réputation de technicien hors pair. Les témoignages racontant une visite dans l'usine durant laquelle il montre un geste à un ouvrier sont innombrables" (Marc de Ferrière le Vayer, Les cinq vies de Corbehem, p 167).

La sucrerie deviendra rapidement la plus puissante du groupe. A la cartonnerie, la machine 1 est davantage dédiée à la fabrication du carton pour l'emballage du sucre tandis que la machine 2 produit plutôt pour la vente à toutes sortes de clients. Dans les années 60, la cartonnerie commence la production de carton couché, chose rare à l'époque.

Enfin, à la papeterie, 1957 voit l'installation de la 4eme machine à papier. En 1961, c'est la première papeterie de France : elle produit alors exclusivement du papier journal. Elle est l'une des premières à produire du papier couché à partir de 1963, pour l'impression des magazines. Ce sera la production exclusive du site à partir des années 1980.

La MP 1, et un tout petit morceau de la MP 2, juste à côté. Années 1980 (© Béghin-Say)

 

La MP 3. Années 1980 (© Béghin-Say)

 

La MP 4. Années 1980 (© Béghin-Say)

 

La MP 5 peu après son inauguration en 1990 (© Stora)

 

L'ensemble consomme une énergie faramineuse. Dès 1934, l'usine se dote d'une centrale électrique, dont les chaudières alimentent également en vapeur les rouleaux sécheurs des machines à papier. Avec l'agrandissement d'après-guerre, une deuxième centrale démarre en 1963, et une troisième centrale à gaz dans les années 1980. L'usine n'a cependant jamais été autosuffisante en électricité, et reste aujourd'hui encore un des 10 premiers clients nationaux d'EDF.

Les centrales électriques. A droite, la centrale 1 (1934). A gauche, la centrale 2 (1963) et la centrale 3 (1986), dernière encore en activité.

 

Pour comparaison, la centrale 2 en 2005

 

 

A partir des années 70, l'usine va commencer à s'effriter peu à peu. Nouveaux contextes économiques ; nouvelles priorités du groupe Béghin, qui fusionne avec Say en 1973, et dont Ferdinand Béghin démissionne en 1977.

La machine à carton n° 1 est arrêtée en 1979. La distillerie ferme en 1983, et la sucrerie, devenue trop petite, sans place disponible pour la moderniser, cesse son activité en 1986. En 3 ans, deux métiers ont disparu à Corbehem. Le troisième s'en ira en 1997 avec la fin de la cartonnerie. Le site de Corbehem est désormais une papeterie, point final.

C'est aussi à partir de cette période que les noms de l'entreprise vont changer et s'associer, en fonction du nom de l'actionnaire majoritaire et des fusions d'entreprises. Nous aurons donc Feldmühle-Beghin (1989), Stora-Feldmühle (1990), Stora (1991), puis Stora Enso (1998). De ces boulonnages et déboulonnages successifs de panneaux, naîtra la machine 5. Dernier gros chantier de Corbehem, elle est construite sur la décision du papetier Feldmühle, alors seul propriétaire durant quelques mois. Fruit d'une prévision financière aussi complexe qu'inintéressante, la machine 5 est à son inauguration en 1990 la plus grande du monde. Les machines 1 et 2 sont alors arrêtées.

La papeterie tournera donc avec trois machines, fabriquant toutes du papier couché léger (LWC), jusqu'en 2006. Après avoir été un produit rare, sujet à pénuries, le papier est désormais en surproduction mondiale. Les MP 3 et 4 sont arrêtées dans la douleur, à l'issu d'une importante grève. Le projet de reprise des deux machines par d'anciens salariés, pour fabriquer du papier bio à partir de chanvre, n'aboutira pas... les machines sont démontées.

Ne reste alors plus que la machine 5, qui fait l'objet d'une grosse modernisation, lui permettant d'atteindre la vitesse de production de 1500 m/min, soit 90 km/h. Le papier file donc encore derrière les murs de Corbehem. Mais vers où va-t-il ?

_

La porte 1, qui était autrefois l'entrée principale de l'usine.

 

Aujourd'hui, la forteresse de Corbehem, autrefois place forte de l'empire Beghin, est en voie de découpage. Les pinces hydrauliques sont en action à divers endroits. Le projet de port fluvial nécessite de la place. Mais qui aura encore les moyens d'acheter le contenu des centaines de conteneurs ?

Février 2010, Beghin vu depuis la cartonnerie

 

4 mois plus tard...

 

Suite>

Autres industries

Sommaire